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Henri-Gabriel Ibels (1867-1936) « Portrait de Léon Zighera », 1920 - Pastel sur papier, 64 x 46 cm avec cadre - Musée des beaux-arts de Quimper © Bernard Galéron

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Nouvelle acquisition : un pastel d'Ibels

Le "Nabi journaliste" saisit en gros plan, avec une rare économie de moyens, le violoniste et chef d'orchestre virtuose Léon Zighera. Le portrait en réserve contraste avec la lumière trépidante des projecteurs à l'arrière-plan.

Henri-Gabriel Ibels noue des amitiés dès sa formation : 

  • Inscrit en 1887-1888 à l’École des Arts décoratifs, il y côtoie Armand Seguin dont on sait le rôle qu’il joua au sein des habitués de Pont-Aven et du Pouldu.
  • Après avoir intégré l’Académie Julian en 1888, il fréquente Paul Sérusier qui rapporte de son séjour de Bretagne le fameux Talisman. Aux côtés de ce dernier, Ibels joue un rôle essentiel dans la formation du mouvement nabi.

Si sa contribution apparaît aujourd’hui secondaire dans la reconnaissance de ce mouvement, il n’en demeure pas moins que nombre de ses œuvres datant des années 1890 relèvent de l’esthétique nabie. Son sens de la concision, la pratique du cerne et de larges aplats de couleurs, l’usage de la perspective décentrée, affirment l’originalité de ses créations autant que sa parfaite assimilation des influences revendiquées par les artistes nabis. Toutefois, éloigné des préoccupations intimistes de ses confrères, Ibels puise la plupart de ses sujets dans le monde du cirque, des cabarets-concerts ou des miséreux des quartiers populaires.

Très proche du monde de la presse, ce qui lui vaut le surnom de « nabi journaliste », il collabore régulièrement avec les revues anarchistes dont Le Père Peinard et L’Escarmouche. Il devient également le principal illustrateur du Théâtre-Libre d’André Antoine et découvre par l’entremise de ce dernier Camaret et la presqu’île de Crozon. On le connaît aussi comme l’affichiste favori du chanteur Jules Mévisto. Son engagement pour les grandes affaires de cette fin de siècle ne faiblit pas lors du scandale de l’affaire Dreyfus. Il prend fait et cause en faveur du capitaine déchu et publie chaque semaine, de février 1898 à juin 1899, le journal illustré le Sifflet qui s’oppose au très antidreyfusard Psst de Forain et Caran d’Ache.

Quels liens d’amitié unissaient le modèle à Ibels, ainsi que l’indique la dédicace apposée sur le dessin ? Léon Zighera (1890-1988) est âgé de trente ans au moment de cette rencontre. Est-ce que ce dessin s’apparente à une forme d’hommage et témoigne d’une commune admiration ? La question demeure ouverte pour le moment mais on ne peut douter de l’attirance de l’artiste pour l’univers des musiciens, en l’occurrence ici d’un violoniste et chef d’orchestre virtuose.

Né en France le 26 novembre 1890 de parents roumains, Moïse Léon Zighera fut l’élève de Georges Enesco, et devint lauréat du premier prix du conservatoire à l’âge de 16 ans, en 1906, prix décerné à l’unanimité. Chef d’orchestre réputé, soliste des concerts Colonne et Pasdeloup, Il a joué avec les plus grands pianistes, tels Jacques Février ou Vlado Perlmuter et participé à des tournées dans le monde entier. Membre du jury du Conservatoire, il fut également directeur d’une école de violon éponyme.

Saisi en plein jeu, peut-être un exercice d’improvisation, Léon Zighera occupe l’espace du dessin. En brossant à grands traits inégaux un arrière-plan jaune acide, Ibels restitue l’ambiance d’une scène (?) inondée d’une lumière crépitante qui lui permet d’isoler son sujet. Un trait nerveux précise les contours du modèle en action : profil, buste, main droite, violon et archet sont ainsi suggérés avec plus ou moins d’insistance. La réserve du papier brun chamois est habilement utilisée pour définir une large zone monochrome. Seuls quelques légers rehauts de craie viennent rompre l’uniformité de cette couleur chaude. La main droite bénéficie d’un traitement plus élaboré, soulignant ainsi son importance dans la vitalité du jeu de Zighera. L’épaisse chevelure, les sourcils abondants ou la moustache fournie densifient d’un noir d’encre son profil qui semble déformé par l’énergie de son interprétation. Avec une rare économie de moyens, Ibels impose ainsi la présence magnétique de ce célèbre virtuose. Toutes les qualités qui ont fondé son art dans le domaine de l’affiche sont ici réunies et soulignent la grande maîtrise graphique dont il a toujours su faire preuve.

La collection du musée est riche en œuvres d’artistes gravitant dans la mouvance nabie. Naturellement, ce sont d’abord et avant tout les peintres qui avaient des attaches avec la Bretagne qui ont bénéficié d’une attention : Paul Sérusier, Georges Lacombe ou Maurice Denis. Depuis 1979, Henri-Gabriel Ibels est présent avec une lithographie de 1895 représentant une Vieille Femme au panier. Cette gravure, dont on pensait qu’elle pouvait représenter une Bretonne, penche nettement vers le dessin caricatural. Avec ce portrait de Léon Zighera, le musée illustre une facette plus intime et moins politique de l’art d’un artiste dont il reste beaucoup à découvrir et à dire.

L'exposition d'été 2023 "Toulouse-Lautrec et les maîtres de l'affiche" présentaient des lithographies d'Ibels. 

Achat avec l'aide de l'association des Amis du musée

Oeuvre en réserves